Témoignages

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Témoignage de Thomas Bouchet (France) – Volontaire du 28 Janvier 2016 au 24 Mai 2016

Dans le cadre de mon Master 1 en Anthropologie à l’Université Lumière Lyon 2 (France), je suis venu passer un stage de 4 mois au CSW afin d’effectuer une recherche sur la thématique de la santé interculturelle, dans le but de mieux saisir la manière dont s’articulent la politique interculturelle du Ministère de la Santé, c’est-à-dire les relations entre médecine occidentale et médecine traditionnelle, et l’application de celles-ci dans un contexte local.

Au fil des mois, j’ai eu l’occasion de rencontrer bon nombre de personnes de la communauté Kichwa de Canelos, située à quelques kilomètres du Centre, ainsi que les enfants des écoles avec lesquelles le CSW développe un programme éducatif de valorisation des connaissances traditionnelles, venant de communauté Shuar ou métis. De par ce contact avec les populations environnantes, il m’a été possible d’approcher les réalités locales, de voir comment les programmes de santé officiels, basés sur l’application de la médecine occidentale dans des contextes culturels et socio-économiques inadaptées, rencontrent des difficultés à trouver une efficacité réelle.

Il apparaît alors que la santé interculturelle est un thème complexe, difficile à saisir. Premièrement, qu’entend-t-on par « interculturalité », quand, de tous temps et en tous lieux, les cultures n’ont cessées de ce mélanger, d’échanger, de se construire mutuellement. Et comment cela s’articule-t-il avec la santé ?
On parle alors de la rencontre de deux visions de la santé, voire plus si l’on prend en compte les différentes conceptions des ethnies indigènes, au nombre de sept dans le Pastaza.
Du côté occidentale, la conception de la santé repose sur l’idée qu’être en « bonne santé » est de ne pas être malade. La maladie étant perçue comme un déséquilibre interne du corps, qu’il s’agit de traiter afin de retrouver un état « sain ». Cette approche nous a fourni de nombreuses preuves de son efficacité, de par le développement de la médecine (qui doit d’ailleurs beaucoup aux savoirs indigènes), de sa connaissance toujours plus précise de la composition du corps humain. Toutefois, cette efficacité ne semble pas être universelle et même dans nos sociétés, elles commencent à montrer ses limites, c’est pourquoi il est maintenant pris en compte un ensemble plus large de facteurs, tels que la psychologie, les conditions socio-économiques...
Dans la cosmovision indigène, la santé ne saurait exister à part de l’ensemble des composantes de la vie humaine, qu’elles soient environnementale (accès aux ressources par la chasse, la pêche et l’agriculture etc…), sociales (équilibre familiale, transmission des connaissances par le récit de mythes et légendes) ou spirituels (rêves, chamanisme). Alors, le fait d’être en « bonne santé » prends un tout autre sens, au sein duquel l’équilibre économique, culturel ainsi qu’une relation saine avec la nature sont des déterminants importants.
Dans une tentative de nommer et représenter cette vision de la santé, le concept du Sumak Kawsay fut élaboré pour donner une direction aux politiques interculturelle de santé du Ministère de la Santé. Il s’agit d’avantage d’une intégration des formes de médecines traditionnelles au sein du système médical moderne et non de l’ouverture d’une coopération, d’un dialogue interculturel équilibré.
Des situations particulières apparaissent. La discrimination à l’égard des populations indigènes, source de dévalorisation de leur culture, de leur identité, entraîne l’effondrement des connaissances traditionnelles. De même que la promotion de la médecine occidentale, bien souvent inadaptée tant ses formes d’utilisation diffèrent des croyances et pratiques sociales indigènes créée des situations bien tristes. Les gens vont en premier lieu se faire soigner au centre de santé le plus proche, qui se dédie principalement à distribuer du paracétamol (pratique qui lui vaut le surnom de « centro paracetamole »), et dans le cas où les résultats se font attendre, ils s’en vont consulter un thérapeute traditionnelle, comme par dépit…
Le volontariat au CSW est l’occasion d’approcher ces situations et de penser à une autre voie, à un autre positionnement, au travers des différents programmes du centre. De comprendre que la problématique de la santé est traversé par les champs de l’économie, de l’importance du rôle des femmes, de l’éducation et par-dessus tout, de la mise à disposition d’informations pour les communautés indigènes, afin que celles-ci puissent prendre des décisions, de manière autonome et en connaissance de cause.
C’est aussi l’occasion de découvrir de nombreux domaines, tel que la botanique, l’agriculture, la phytothérapie que ce soit en travaillant dans le jardin de plantes médicinales pour aider Rosa à élaborer des remèdes ou en s’occupant de la maintenance des espaces, au contact de la grande diversité des espèces cultivée par le centre, la plupart représentative de la mythologie indigène (comme le Ceïbo) ou d’une histoire terrible (comme le caoutchouc)...

J’aimerais remercier profondément Didier et Rosa pour leur accueil, leur gentillesse, ainsi que leurs enfants avec qui c’est toujours un plaisir de partager quelques moments. De même que tous les volontaires avec lesquels j’ai vécu quelques jours ou plusieurs semaines, s’entraidant mutuellement dans nos diverses activités. Sans oublier les membres de l’équipe, Lucho, Diana et Mélida, qui, au fil de nos rencontres, m’ont fait entendre la voix de jeunes indigènes, de leurs histoires, de leurs espoirs pour l’avenir des leurs…
Je me permets également de lister quelques-uns des ouvrages présents dans la bibliothèque du centre, qui m’ont permis de rencontrer bon nombre d’informations sur l’histoire, l’environnement, les constructions et spécificités culturelles…
-  Philippe Descola : Les lances du Crépuscules
-  Jean-Patrick Costa : Indiens Jivaros, histoire d’une mort programmé
-  Didier Fassin : Antropologia y Salud
-  Jules Verne : La Jangada
-  Patrick Deshayes : Pensar el Otro entre los Huni-Kuin de la Amazonia Peruana
-  Frank Bruce Lamb : Un sorcier dans la forêt du Pérou


Témoignage de Laurence et Gael (France), volontaire au centre durant deux semaines en Mars 2016

Passer deux semaines à Sacha Warmi c’est allier le travail du corps et celui de l’esprit. Nous venions simplement pour aider là où nous pouvions être utile et nous nous sommes rendu compte que les chantiers ne manquaient pas au centre. Si le fil rouge de notre séjour a été le travail avec les plantes, celui ci a pu prendre différentes formes. De l’effeuillage patient de plantes médicinales au compostage des arbres de la zone de reforestation, nous avons appris chaque jour à prendre soin de cette nature luxuriante de la haute Amazonie. Mais si le centre existe, ce n’est assurément pas pour rester dans ce face à face avec la verdure. L’ambition interculturelle implique une volonté de partage et de transfert avec les habitants de la région. Nous sommes heureux d’avoir pris notre modeste part à ce processus en nous rendant dans deux écoles des alentours pour y partager de belles tranches de vie avec les enfants. Par l’atelier d’éducation physique mis en place, nous avons essayé, non sans difficulté, de faire vivre la notion de santé au sens large telle qu’elle est conçue traditionnellement par les communautés indigènes. L’atelier de confection de bracelets en macramé, quand à lui, remporta un franc succès auprès des enfants comme des parents.
Dans ce quotidien dense et enrichissant, nous pouvions compter sur les conseils et explications de Didier, aussi à l’aise dans le rôle de chef des travaux prévoyant que dans celui de professeur ouvert, laissant flotter une part de mystère autour de ses enseignements pour nous inciter à les questionner, à nous les approprier.
Sa femme Rosa a, elle, la haute main sur les plantes médicinales et leur transformation. Pénétrer avec sa bénédiction dans la “maison des plantes” c’est découvrir un nouvel univers et la diversité insoupçonnée de la production.
Quant à Lila et Patricio, leurs deux enfants, les moments passés avec eux autour de la maison des volontaires où l’on se sent si bien sont venus nous rappeler que l’on peut apprendre de tout le monde, quelque soit l’âge.

Laurence et Gaël

Témoignage de Geneviève Cartiller (Belgique), volontaire au centre du 15 janvier au 15 mars 2015

Faire un volontariat a Sacha Warmi signifie plus que passer 2 mois se salissant les mains dans le jardin de plantes médicinales, faisant d’interminables inventaires et travaillant avec les enfants. L’expérience nous fait réfléchir et demander a chacun de nous a propos de ses propres projections et idées préconçues sur les cultures indigènes, sur ce qu’elles sont vraiment. Mais plus tout, cela nous fait questionner et réfléchir sur sa propre société et le système de pensées que nous avons développé pour nous expliquer le monde. La science, la rationalité et l’objectivité perdent beaucoup de sens lorsque nous regardons les impacts existants sur les gens qui vivent ici. Il devient difficile de voir les organisations bureaucratiques et les institutions occidentales comme des agents de « progrès » et de changement social. Bon, changement ? Si. Mais amélioration ? Ceci est ouvert à la discussion.
Etant étudiante en anthropologie, ces réflexions et questions n’étaient pas nouvelles pour moi. Cependant, lire a ce sujet dans des livres et en parler dans un séminaire a l’université de Kent n’est pas pareil qu’enseigner aux enfants, qui au début hésitaient a regarder dans les yeux, de même que voir les gens travailler jusqu’à épuisement pour un quantité d’argent que d’autres dépenserait en une minute.

Voyant le résultat de l’influence de la société occidental sur le sens de l’identité, la fierté et la confiance en soi-même – en incluant les effets des soit disant projets de développement des institutions privées ou publiques, toujours avec de bonnes intentions et attitude paternaliste - je me demande quel type de message, moi, je laisse ici.
Je donne toujours un objectif à mon travail de professeur d’anglais, en me disant que c’est une langue parlée internationalement, qui améliore les opportunités pour étudier, travailler, voyager et étendre les réseaux sociaux. Etre capable de communiquer dans cette langue donne aux personnes accès à la grande communauté mondiale, de laquelle sinon ils seraient exclus. Mais je me demande si c’est réellement cela que j’enseigne ? L’anglais, cette langue venue de dehors, représentante de la société et culture « gringa » (américaine) aurait plus de valeur que la langue native, la Kichwa ? Beaucoup d’indigènes perdent rapidement l’usage du Kichwa, puisque personne ne les motive a la parler, comme il est fait avec l’anglais, incluant les parents et les professeurs. En réalité, ma classe d’anglais remplace généralement l’heure qui est normalement réservée au Kichwa. Les professeurs disent que parler anglais aujourd’hui, est crucial pour se débrouiller dans la société et que c’est la clé du succès, et que donc nous devrions passer beaucoup de temps et d’énergie pour l’apprendre.
Nous devons parler la langue des « gringos », mais eux n’ont pas l’obligation ni l’intérêt d’apprendre la notre. Alors je me demande si je contribue à promouvoir l’idée que la langue et la culture indigène ont moins de valeur que la mienne, et que eux les indigènes n’ont aucune raison pour les maintenir vivantes et être fières d’elles ?
La majorité des projets de « développement » qui tentent d’aborder les questions d’économie ou de santé auxquels font face les populations indigènes, à mon avis, ne traitent que les symptômes de la perte de valeurs culturelles et d’identité, et en même temps contribuent à leurs pertes.
Mais pas à Sacha Warmi. Didier a beaucoup à enseigner dans sa lutte pour l’interculturalité et pour une meilleure compréhension et respect entre les cultures. Je me sens très heureuse d’avoir fait parti de cela et d’avoir eu l’opportunité d’apprendre de lui. C’est le moment d’agir et de faire quelque chose pour changer cette situation, jamais nous devons cesser de nous demander ce que nous faisons. Trop d’erreurs furent commises dans le passé du a une confiance excessive et la croyance que les bonnes intentions suffisent.

J’ai rencontré des gens merveilleux ici, que j’admire pour les vies et les luttes qu’ils mènent. Plus que tout merci a Didier pour sa gentillesse et générosité, et pour ce qu’il a essayé – pas toujours avec succès – de m’enseigner.

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